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Pourquoi voulez-vous travailler?

Le travail actuel manque d’autonomie, de sens , et ne permet pas toujours de se réaliser. On peut même contester que le travail soit le propre de l’homme et vouloir y mettre fin .

Le travail rémunéré en question

Ces observations concernent le travail au sens des économistes : un travail rémunéré. Et il s’agit d’un travail salarié . On peut constater un déficit d’autonomie. De fait les salariés ou les fonctionnaires ont peu de marge de manœuvre. Ils demeurent au XXI ème siècle soumis à la hiérarchie. Les salariés dépendent  du bon vouloir de leur  N+1 ou N+2 qui dirige ou sanctionne leur travail. Même les cadres ont peu de liberté. En  effet la hiérarchie est euphémisée. Mais ils sont soumis à d’autres contraintes : les procédures, la qualité, les délais, les coûts, les impératifs de compétitivité et de la mondialisation  et la pression des actionnaires. Mais comme le dit F. Lordon certains dominés sont contents. Et les cadres adhèrent souvent au système.  Pour finir les entretiens annuels d’évaluation sont une pratique généralisée. Ils peuvent bien se passer ou mal et exercent de ce fait une pression sur le salarié ou l’agent. Les employés finalement ne sont pas sortis de leur lien de subordination. Celui-ci définit le contrat de travail juridiquement malgré le discours omniprésent des managers. Le lieu du travail demeure non démocratique et ceci est considéré comme normal. Les syndicats sont absents dans les petites structures et les lycées privés. Au-delà c’est l’organisation du travail et son exercice qui ne sont pas démocratiques. Cela parait dépassé dans une société d’individus qui réclament toujours plus de liberté et ne supportent plus aucune contraintes du pouvoir politique.

Le travail perd de son sens

Le travail est de plus en plus parcellisé avec la mondialisation. La chaine de valeur, comme on dit en novlangue, divise le travail entre multiples sous traitants dans différents pays. Cela renouvelle l’analyse de la division technique du travail ou « travail en miettes » de Georges Friedman. Cette parcellisation des tâches avait été produite par l’organisation scientifique de travail de Taylor et le travail à la chaine introduit par Ford.  Et à l’heure du réchauffement climatique on peut s’interroger sur la pertinence de notre modèle économique et social capitaliste. Que produire ? Pour quoi travailler ? Or l’employé est considéré uniquement comme un consommateur ou un producteur. Il n’est pas censé réfléchir en citoyen.

Le travail et la réalisation de soi

Ensuite on constate donc que le salarié contrairement au discours dominant ne se réalise pas forcément au travail, ne s’y épanouit pas. Le salarié est en réalité aliéné comme disait K. Marx. Il travaille de façon contrainte car fondamentalement, le travail est souvent la source de revenus unique. Et il est la condition de survie dans nos sociétés même si les aides sociales atténuent cette obligation à la marge. Le salarié ne maitrise plus le processus de production du fait de cette division du travail ci-dessus évoquée. Le travail n’est pas réellement  émancipateur et créateur. Il est devenu comme l’a démontré Karl Polanyi une marchandise comme une autre. Cette marchandise est vendue sur le marché du travail. Et celui n’est perçu par  les économistes uniquement comme un facteur de production à côté du capital et non comme une source de réalisation de soi.

Le travail et la sociologie

Et contrairement aux affirmations de nombreux sociologues, le travail n’est pas le couteau suisse des relations sociales. Ce n’est pas toujours le lieu de la sociabilité . Les contacts y sont parfois inexistants ou décevants.  De fait , par définition on ne travaille pas avec des personnes que l’on a choisies et avec qui on a des affinités. Les repas au self peuvent être solitaires  et douloureux.  La hiérarchie induit des rapports de clientélisme et de favoritisme. Quant à la socialisation ou  intériorisation des normes et valeurs d’un groupe, je me demande quelles normes intègre-t-on ? Sont-elles positives, constructives ? On dit que le monde du travail est un panier de crabes où il faut nager pour survivre. Le travail n’est pas toujours source d’identité. Les ouvriers ou des cadres ont eu une identité professionnelle et sociale. Le statut social et la position sociale sont souvent faibles et fragiles. De toute façon ils ne devraient pas se réduire à l’exercice d’une profession. La classification des professions et catégories sociales de l’INSEE parait réduire les individus à leur métier. II faudrait désenchanter le travail, cet outil magique et en attendre moins.

Or dans notre société et notre système économique, la place du travail est centrale. Notre cycle de vie est ainsi organisé autour : formation, profession, retraite. Et depuis 1945, le travail mué en emploi est la base des droits sociaux et prestations. Si bien que ceux qui en sont exclus en souffrent. Ainsi les handicapés revendiquent un accès au marché du travail. Et les handicapés psychiques et  mentaux travaillent dans des ateliers protégés . De même les retraités sont classés dans les inactifs. Ils sont pourtant nombreux à faire fonctionner des associations indispensables. On peu citer le secours populaire,le secours catholique, l’accueil des migrants par le parrainage civique, la création d’hébergement d’urgence…

Et on peut même douter à l’inverse que le travail soit le propre de l’homme, son essence donc ce qui le distinguerait de l’animal.  Pourtant c’est le discours dominant depuis le XIX ème siècle avec la révolution industrielle. Le travail fut sacralisé. C’est de fait le postulat de Karl Marx des socialistes utopiques comme Charles Fourier. Et cette position sera reprise sans débat au siècle suivant. Le travail rémunéré est seul considéré comme source de richesses depuis Adam Smith, le fondateur des sciences économiques. Et la création de nouveaux indicateurs de production est actuellement un vœu pieux malgré les nombreuses réflexions et propositions. Le PIB ou produit intérieur brut demeure la référence et exclut le travail domestique et le bénévolat. Le christianisme n’est pas en reste. Ainsi le pape déclare : .

»le travail est la dimension inaliénable de la vie sociale car il n’est pas seulement le moyen de gagner sa vie mais aussi une voie de l’épanouissement personnel en vue … de se réaliser et de se sentir coresponsable de l’amélioration du monde … » »

encyclique «fratelli tutti»

Sortir du travail

On peut rêver de sortir du salariat pour un travail libre et véritablement indépendant. Il ne s’agit pas d’ubérisation à l’exemple de Deliveroo. Et ainsi sortir de la servitude et retrouver son autonomie donc fixer ses propres règles. On peut penser aussi à travailler dans des coopératives. On peut rêver aussi au-delà de la réduction du temps de travail prônée dans les années 90, sortir du travail même. D’ailleurs dès 1964, Herbert Marcuse dans « l’homme unidimensionnel » anticipait une libération du travail grâce à l’automatisation. Et il serait alors possible de renouer comme le défendait Hannah Harendt avec l’œuvre. Celle-ci laisse une trace, avec l’action politique, au-delà du travail quotidien. C’est le retour aux grecs et aux romains, une référence fréquente. Ceux –ci préféraient la schole ou l’otium. Ils pratiquaient la philosophie, la vertu et l’action politique .

Mais aujourd’hui on peut nuancer ce propos : les loisirs se sont industrialisés. Tout un chacun va chez Décathlon se procurer tout un équipement  d’ailleurs produit en Chine. Ces loisirs se transforment en « travail » : jogging quotidien, trail en montagne, pratique du triathlon…

On peut toujours penser alors à limiter notre production à nos besoins fondamentaux. André Gorz le proposait dans « L’éloge du suffisant ». Marshall Sahlins évoquait les sociétés primitives d’abondance. Mais cela semble impossible dans un capitalisme mondialisé qui génère toujours plus de production et de consommation pour fonctionner. Ceci est le propre de notre système économique. De fait, il faut travailler pour produire, produire pour consommer et accéder à la propriété d’une voiture ou d’un logement. Consommer encore pour permettre une nouvelle production. La situation est même absurde. En effet,  pour protéger la nature il faudrait limiter la production source de pollution, de destruction et d’épuisement des matières premières. En même temps les gouvernements encouragent la croissance pour générer soi-disant des emplois. Les citoyens eux-mêmes réclament du travail parfois dénué de sens . Ils votent de plus aux élections en fonction du bilan économique des dirigeants tout en étant soi-disant inquiets du réchauffement climatique. La folie nous guette.

En attendant un réveil des citoyens et l’avènement de la sobriété nécessaire, on peut effectuer une transition personnelle vers des emplois à impact social ou environnemental. C’est ce que propose par exemple Ticket for change  avec des week-ends de formation ou un accompagnement en au long cours.  Il s’agit alors de créer son activité en auto entrepreneur. Il est aussi possible d’agir en créant en étant une société,  ou en rejoignant une structure à impact existante en tant que salarié. On peut encore agir dans son entreprise. L’appellation d’entrepreneuriat social peut rebuter. En fait il faut participer d’une façon ou d’une autre aux transformations économiques, sociales ou politiques de la société.

Nous pouvons pour finir donner deux exemples:

le travail dans l’éducation nationale

En tant qu’enseignant en sciences économiques et sociales, nous sommes soumis à des programmes très précis et contraignants. Notre autonomie est donc très restreinte et les textes ne parlent que de liberté pédagogique. Ces connaissances peuvent être pourtant orientées politiquement. On favorise ainsi le modèle économique libéral ou capitaliste actuel. Elles peuvent aussi être dépassées ou discutables par exemple, les marchés des droits à polluer. Si on veut apporter d’autres éléments on se retrouve rapidement hors programme. Mais les enseignants du secondaire ne sont pas peut-être sensés réfléchir et interroger les connaissances. De plus, le cadre pédagogique n’a pas évolué. Les élèves sont 35 par classe. Les matières sont cloisonnées. Il y a le bachotag . Pourtant les élèves ont changé à l’heure du numérique et des réseaux sociaux. Ceux-ci n’envisagent par ailleurs rarement de devenir professeur . En effet, ils savent que la rémunération est faible et que la reconnaissance sociale n’est pas au rendez-vous. Quant à l’organisation des lycées, elle est très pyramidale. Le directeur dirige l’établissement relativement seul et impose le rythme de travail et des réunions et les professeurs sont soumis à la hiérarchie des inspecteurs.

Le travail à Pôle emploi

Les agents sont payés en dessous de leur compétence. Ils sont précarisés parfois en CDD. Ils sont submergés de tâches administratives et doivent maîtriser de multiples logiciels toujours nouveaux. Le travail, en effet, intéressant, d’ateliers est coûteusement sous-traité. Les agents sont en plein absurdie. En effet, ils doivent remettre à l’emploi les chômeurs de longue durée. Ils sont obligés de mettre en formation de façon impérative alors que le travail se fait rare.

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