Portfolio,  Autobiographie

Révolte (autobiographie extraits)

           Les salariés n’interrogent pas les fins tout à leur reproduction : le  salariat ne doit pas faire trop d’introspection  ni réfléchir. Reproduisons nous et payons nos factures. Tout s’emboîte : logement,  voiture, nécessités médicales, emploi… Les employés se targuent d’utilité sociale et ils décèdent béats,  le sentiment du devoir accompli. « Mon frère est directeur chez Total, il a un grand appartement non loin du parc Monceau ». Avoir réussi c’est « avoir une bonne situation », une maison et s’être reproduit ajoutez quelques voyages onéreux et la réussite est complète. Comme des pigeons rengorgés, ils pensent que leur entreprise fera faillite en leur absence pourtant ils seront rapidement remplacés comme des pions sur l’échiquier du management. Leur esclavage les conduira à faire deux  heures de trajet, prendre des congés ou payer l’hôtel les jours de grève, face à un employeur inflexible et borné. 

De  fait nous sommes soumis à l’obligation de survie et l’obligation alimentaire se drapent  dans le discours de  réalisation de soi et de carrière. Or l’entrepreneur ou le dirigeant a ses projets qui ne sont pas ceux de ses employés et auxquels il demande de se vouer. Les institutions cachent leur hypocrisie. Le bateau prend l’eau et nous sommes les naufragés. « Il  faut cependant cotiser pour la retraite» dit le père. Décidément nous sommes enchaînés par les primes d’assurance, la sécurité sociale, loyers et autres mensualités. Il nous reste les loisirs industrialisés. 

On nous attache à la sécurité comme à une laisse. Nous existons  dans une fourmilière sociale en dehors de laquelle il n’y aurait point de salut.  Je dépends de mon époque de façon absolue où il faut minimiser  ses peines et maximiser ses plaisirs et crever   sans regrets  dans un hôpital  ou au fond d’un EPAHD. Les morts se ramassent à la pelle et nous les balayons d’un discours convenu.  Le cirque continue jusqu’à la prochaine disparition par effraction.

            Je suis revenu à moi-même  pour cesser d’être balloté,  je suis encore en chemin et: je trace  l’itinéraire de réflexion et de lecture que ne m’ont pas permis ni l’école ni l’université. J’étais   perdu dans  le purgatoire de l’adaptation jusqu’à renier trois fois. En écrivant je me rassemble et m’efforce de ne plus être un zélig qui déteint sans sexe sans âge. ….

            Je mènerai un autre combat : au lieu de désespérer de ce que j’aurais pu être, je me veux différent, révolté par ce décor de théâtre où s’agitent des individus drapés dans leurs rôles sociaux. Jamais je n’ai pu jouer la comédie sociale.   Je ne peux  m’y résoudre et je pense : cela aurait pu être autre. Je veux aussi construire ma cabane au fond des bois et je refuse de passer ma vie à  rembourser des crédits mais je suis un handicapé de la main et je ne saurais l’édifier.  

L’utopie est condamnée.  Où sont les phalanstères et les kibboutz ? L’idée la plus répandue est que nous aurions besoin d’un chef -au secours la Boétie- pas de groupe sans leaders. Moi le pouvoir je ne le prends plus,  il doit demeurer comme une chaise vide. Les discours sur le futur sont décevants et pessimistes sur la nature humaine : le récit des fondations regorgent de roitelets et de sanguins et Star wars est un récit de  guerres et  d’empire. A quand la paix et l’égalité ?

Y-a-t-il un avenir ? Les incohérences des gouvernants en matière d’écologie  me sanglotent. Mes efforts me semblent parfois vains et on peut avoir l’impression d’être fous face à de nombreuses contradictions : il faut assurer la transition  et agrandir les aéroports, accueillir un million de touristes en France… Toute une novlangue. Sidérée, j’évite de trop  penser, de façon délibérée pour continuer à vivre. Peut-on faire un pari sur l’avenir et continuer à écrire ? Nous vivons sous l’épée de la technologie et sous le fleuret du profit. Nous ne savons pas la société que nous faisons ni l’histoire que nous vivons.  L’homme ne doit pas s’adapter sans cesse sous la pression des oligarques. Le capitalisme ce sont  des couloirs de yaourts dans les hypermarchés, des courgettes en hiver, des produits biologiques de Nouvelle Zélande, la mondialisation des plats surgelés et une culpabilisation du consommateur pour lequel chaque acte d’achat devient un acte politique. Le changement est décidément long à l’aune d’une vie humaine et il faut se résoudre à ne pas en  voir les solutions.

Je me suis absenté du système de la bête humaine j’ai sauté de la  Lison et je regarde le train passer proche du déraillement. Comme un vertige. Je me suis retiré de façon inattendue de la bataille pour le statut social : ayant cassé mon fil, me suis dégagé de la toile collante et j’ai sauté dans le vide. Je m’extrais de la lutte darwinienne pour un travail rémunéré.  Je ne veux pas être un retraité repu mais vivre en maître dès maintenant. ….

Vanité tout n’est que vanité : les empires, les monuments, les civilisations me  fatiguent.  Je suis fatigué des pillages et des conquêtes. Tant de cathédrales et de tours de Qatar ; l’homme est prévisible.  Et comme je ne crains pas Dieu je me retrouve avec le rien… Mais il faudrait qu’une telle divinité existe afin que l’homme se prosterne et cesse son hubris délétère.

Faut-il faire l’éloge de la fuite ? Retrouver les marguerites et les ruisseaux, les alpages…Quitter les villes où l’activité physique se résume à monter les escaliers, s’enfermer dans une salle de torture ou serrer les fesses au bureau.  Quitter les centres commerciaux, les rocades et les ronds-points face à des politiques aveugles volontairement et au troupeau de dindons heureux. Mais le monde est sans issue.  Nulle terra incognita. Nulle île de Robinson : l’homme est partout et les images me saturent. Je n’ai même plus envie de voyager à  moins d’aller sur Mars en Tesla. Ce ne sont pas les Martiens qui vont mourir  de la  varicelle mais les terriens d’une rétroaction de l’écosystème.  Je quitte la nef des fous qui dérive sur un  océan de  plastiques. La société scientifique déraisonne : pour tant de progrès combien de mésusages et  mensonges. Dans ce maelstrom je minisculise.

La solution réside-t-elle dans la violence ou la désobéissance civile ? Je doute maintenant qu’il faille être un adulte raisonnable. Je n’attends rien, là, dans le TGV alors qu’un paysage d’hiver déplumé se déroule puis  défile la platitude des champs cultivés de façon intensive. Je suis de Grenoble, et la montagne vaut tous les monuments que ce soit la cathédrale des incroyants ou l’arc qui ne triomphe plus de rien. Que valent les symboles morts dans une France fragmentée ? Paris profère des cris mais il y des « provinciaux» qui ricanent avec les gilets jaunes.  Combien de licenciements  pour un Fouquet’s que nous ne fréquenterons jamais. Mais la stratégie du fait accompli  des anarchistes apeure et s’avère contreproductive. La  révolution de    1789 est loin.  Le passé est encensé mais aujourd’hui il n’est pas bien vu de détruire pour reconstruire…..

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Dans notre société, la réelle justification d’un travail rémunéré est l’obligation de satisfaire nos besoins et de survivre. Nous sommes une pièce de la division du travail et le tout évite de se poser des questions sur les différentes fonctions et éléments qui apparaissent de ce fait nécessaires. Le potentiel d’un individu est-il en fait totalement exploité ? Pour ma part aucune profession ne peut étancher ma soif Toutes les spéculations sont inutiles et je me demande si toute profession n’est pas le naufrage de l’idéal. A l’adolescence, j’étais aspirant de l’absolu : faire de la politique. Pourtant je n’en avais aucune notion concrète et j’ignorais la réalité prosaïque des combats pour le pouvoir. Est-ce la démesure d’une éternelle déléguée de classe ?  Pour moi ce fut ensuite comme une chute hors du paradis de l’excellence scolaire.  Je fus  inadapté étant toujours moi-même et inapte à jouer un rôle social …  J’ai été enseignant, j’ai animé des conférences, j’ai écrit  mais je me sens à l’étroit dans ce monde. Entre prétentions et doutes,  j’éprouve la limite et je me dis que la maladie m’a fermé des portes. En même temps ayant survécu à cette catastrophe, je suis devenu  quelqu’un d’autre.

Sur la planète politique,  n’étant ni Sartre ni Aron, sommes-nous réduits, les diplômés de l’enseignement supérieur à  n’être qu’une piétaille exécutante ? Sommes-nous les exclus de la réflexion, comme un troupeau bêlant ?  Pourquoi « l’élite » refuse le qualificatif d’intellectuel à ceux qui réfléchissent, créent et s’intéressent au monde intelligible ? Les professeurs n’exercent-ils pas un métier intellectuel ?  Mais grand est leur déclassement  et leur robotisation.  Faut-il être BHL pour se tromper, Debray ou Minc pour prétendre ?  On peut  rappeler que seulement dix personnes furent présentes à l’enterrement de Karl Marx. Et  Van Gogh, Camille Claudel ne furent pas riches comme Andy Warhol.

En ce qui concerne les générations futures, je pense qu’en ces temps de déchristianisation, il est difficile de penser à  l’après soi : la mort terrifie ou n’est pas une question. Ceci engendre peut-être un égoïsme des générations présentes. Or si la vie n’est plus une chaîne mais un effondrement, une extinction, quel est le sens des pyramides, des cathédrales, des écrits ? Bref de la culture.  Même si l’histoire n’est pas linéaire et ne tend  pas vers le progrès, il y a eu toujours de survivants  pour la raconter .Et l’humain a survécu malgré la cruauté et les puissances de destruction. Et là par une ironie des retournements, les énergies fossiles qui ont permis les révolutions industrielles nous mènent à notre disparition. Et les complotistes sont légion voyant dans l’écologie un instrument de l’Etat pour taxer les citoyens ! Il faut dire que la taxe carbone obéit encore à une logique de marché procédant par des prix incitatifs,  alors qu’on pourrait avoir recours à d’autres moyens. Nous en sommes à supprimer les pailles en plastique,  remplacées encore par des pailles en carton comme si on ne pouvait s’en passer. Le gouvernement minisculise et qui va pianissimo va à la catastrophe : sans la planète même les migrants ou le social sont hors-jeu. Si l’humanité continue cette croissance économique consommant toujours plus d’énergie,  il lui faudra à terme un soleil ou deux. Ne faudrait-il pas ralentir et réfléchir ?  Où est le sens de l’intérêt général quand un quidam se plaint de la suppression de son panneau publicitaire dans son jardin ? Nos émissions de gaz sont le volcan de Pompéi. Quels anthropologues viendront déchiffrer nos civilisations ? Greta ne convainc pas le gratin.  Mais en quoi consiste la jeunesse ? Est-ce un âge ou un état d’esprit ? Tous les boomers ne sont pas des hyper consommateurs et les jeunes connectés peuvent êtres des aficionados d’Amazon et d’internet consommateurs d’énergie.  Nous sommes comme dans les années 30 ,  la montée de l’extrême droite  certes, mais la montée des eaux. Les défis sont multiples. Mêmes les jeunes sont incohérents pour survivre : voyages lointains et étude à Harvard ou Cambridge … Des boomers font l’Autruche et pensent que le réchauffement ne concernera pas leur génération quand la génération low cost nous reproche la situation. De plus sommes-nous responsables d’avoir été enfermés dans un clivage droite-gauche et non pas alertés ? Et faut-il faire encore des enfants ? Non pas dans une optique malthusienne pour réduire la population mondiale mais du fait de l’avenir problématique que nous offrons à notre descendance. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nous sommes des Candide mais nulle muraille autour de notre jardin.  

…..En vain, et nous imaginons de façon récurrente de nous installer dans un petit village avec médecin et hôpital à proximité ou de tout vendre et de partir pour un tour du monde.  Ce n’est qu’un mirage de l’évasion et nous revenons à nos chaînes. Quelle liberté ? Quel sens ? ….

Je ne suis pas la fleur la plus parfaite du bouquet mais dans la lignée maternelle je témoigne qu’un monde plus beau est possible. Vulnérable, je suis sensible à la faiblesse et je hais les bravaches, les fiérots ou les américains satisfaits. Toutes les gueules cassées devraient se tenir la main et danser la ronde de la paix et de l’humanité. Je n’apprécie pas les premiers de cordée qui n’ont pas compris que l’ascension sociale est vaine et que tout progrès a ses effets émergents pervers.

Paradoxalement j’ai toujours rêvé de changer le monde à l’exemple de ma famille à chaque réunion.  ….. Je suis à la fois désespéré de l’inertie sociale, des mauvais chemins empruntés et de mon inaction : j’aurais aimé avoir les mains sales. Quant à l’écriture je ne la conçois pas comme un engagement mais comme un témoignage et une révolte individuelle et j’ai le regret permanent du collectif.  Individu je suis prisonnier d’une époque, d’une société et d’un système économique  que je n’ai pas choisis. Inéluctablement je dois faire f           ace à un futur angoissant dont je ne  suis pas responsable. En effet contrairement aux affirmations, ce sont ceux qui sont en position de pouvoir qui décident de l’avenir et de l’histoire. Un homme une voix, c’est souvent illusoire .Et la voix des intellectuels se dilue dans le désert et le silence poli des dirigeants.   A chaque crise se profile un monde nouveau mais les gouvernements écrasent l’espoir en aidant les banques,  les entreprises et le capitalisme survit et perdure.

En ces temps de conoravirus, je téléphone aux  âmes célibataires et je salue chaque individu croisé comme une attestation d’existence. Je recueille parfois quelque confession de solitude. Les cafés de quartier sont fermés. Auparavant j’échangeais avec les habitués. Ainsi je me suis fait expliquer le tiercé par Karim le second, Karim premier étant le patron de l’établissement. Je suis le gardien de mon frère quel qu’il soit et chacun anime ma curiosité. Tous ont une étoile dans le regard et une qualité d’expérience et de vie. Je salue ainsi Marco qui ressemble à un Karl Marx hirsute semblant attendre la mort dans le  bar. Il y a Petrovic, né en  Yougoslavie,  victime d’un AVC qui paradoxalement se porte mieux depuis qu’il est sobre. J’ai aussi rencontré Billy ancien serveur qui ne sait pas  écrire ce qui fut problématique pour remplir une attestation.

 Longtemps le mal de vivre m’a accompagnée. Un mal du siècle ou un effet d’humeur ? Les raisonnables me reprochent ma sensibilité. Mais faut-il se contenter d’être un rouage dans la mécanique sociale ou est-il normal de se rendre malade face à un avenir délétère ? En ces temps de covid la machine s’enraye mais je crains que l’on rejoue le disque rayé de la croissance et de l’emploi. Je suis entraîné dans le flot des déraisonnables et peut-être que mon existence s’arrêtera là, pleine mais  muette. 

Finalement il y avait quelque chose à comprendre de cette errance enchâssée : une individualité, une époque, un universel.

J’ai essayé de saisir mon identité dans un filet mais elle s’envole et se dissous dans l’instant. Je  suis un contemporain mais aussi comme un romantique égaré au XXème siècle, un être sans âge. Tout et rien…Un diamant et un vulgaire caillou sans nom.  Un esprit et du carbone.

Cette histoire singulière d’adaptation finissant par une révolte sera-t-elle utile ? C’est un cheminement de poésie et de pamphlet qui raconte un âge d’or mais aussi une aliénation pour s’en libérer. J’ai espoir en un monde plus beau et plus vertueux. Je me dois de rester optimiste , adulte responsable  des générations qui me suivent. Faisons un pari  ensemble sur l’avenir, nous n’avons rien à perdre.

Puissions-nous en avoir le temps. Ecrire a-t-il encore un sens ?

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